Dans la salle d'audience, l'atmosphère était chargée et le silence pesant. Il faut dire que la rumeur s'était répandue et n'avait cessé d'enfler. Le prévenu aurait reconnu l'ensemble des forfaits pour lesquels il comparaissait devant ce tribunal. Non seulement il plaiderait coupable mais de plus il n'avait présenté aucun remord, aucun regret allant même, ce que certains ressentaient comme de la provocation, à éprouver une certaine satisfaction, voire une petite jubilation à l'évocation de ses actes qui aujourd'hui le conduisaient devant les juges. De plus, il s'agissait d'un multirécidiviste qui sévissait depuis plus de vingt ans ( la suite après les photos).

Pour voir les 1ers clichés, de Michel Jourquin, cliquez sur la photo:IMGP7068

18627249679 9ea4dda6bb bEt là les photos de Gilles Rebillet


 

 

 

Un clic sur le blason, pour les beaux noirs et blancs de Serge:armes ile man

 

gruppiert3Un clic sur le groupe,et il roule! :

 bungalowlà les clichés de Paul Théllier

Un procès pas comme les autres

 


casiers-en-rtt             Le président entra, accompagné des jurés. Dans la salle, la foule se leva puis se rassit. On fit entrer le prévenu. A première vue, il n'avait pas l'allure de ce chef de bande que la presse avait décrit. Pas très grand, calme, l'air détendu, il ressemblait plus à un fonctionnaire à la retraite qu'à un bandit des grands chemins. Mais peut-être ne s'agissait-il que d'apparence pour mieux amadouer les jurés. Il déclina son identité et s'assit à son tour. Le procès pouvait commencer.
Le président commença à égrainer la liste de tout ce qu'on reprochait au prévenu et s'adressa à lui :
Avez-vous depuis plus de vingt ans préparé, réalisé des regroupements allant parfois jusque cent-vingt personnes et cela tant en France qu'à l'étranger ?
Oui, Monsieur le Président
Avez-vous dernièrement embarqué quelques vingt membres de votre bande tant hommes que femmes sur une ile minuscule?
Oui, Monsieur le Présidentclaudy-ready-to-ride
Les aviez-vous prévenus de ce qui les attendait ?
Oui, Monsieur le Président
Etaient-ils au courant des pires conditions de navigation entre Calais et Douvres ? Je vous rappelle qu'à cause de vous ils ont subi une traversée de plus de trois heures alors que normalement elle ne prend qu'une heure trente.
La météo, Monsieur le Président, la météo.
C'est tout ce que vous avez à dire pour votre défense ?
Oui, Monsieur le Président
Les aviez-vous prévenus des kilomètres d'autoroute en roulant à gauche et étaient-ils au fait des compression--bottom-of-barregarowsdifficultés du contournement de Londres, pour rejoindre Liverpool ?
Oui, Monsieur le Président, mais le contournement de Londres s'est passé sans encombre et ça ce n'est pas de ma faute, Monsieur le Président.
Votre humour n'arrange pas votre cas ! Et le coup des papiers pas très en règle à l'embarquement pour Douglas, c'est encore un de vos coups ?
Non Monsieur le Président, ça ce sont les alea du voyage.
C'est bien maigre pour votre défense !
Oui, Monsieur le Président
Les bourrasques de vent à la sortie du bateau à Douglas qui ont failli précipiter des gars de votre bande à la mer, cela ne vous choque pas ?coucours-de-jumping--ballaugh-brige
Monsieur le Président vous dites « elles ont failli », ce qui veut dire qu'elles n'ont pas réussi, vous en conviendrez.
Oui, bon ça va pour ce point, Mais la pluie pour aller au camping, c'était prévu peut-être ?
Oui, Monsieur le Président, vous savez, l'ile de Man ce n'est pas la Côte d'Azur.
Je sais, je sais. A votre place je ne chercherais pas à jouer au plus malin. N'avez-vous pas, dès le lendemain, fait un tour de reconnaissance pour placer tous vos compagnons embarqués dans votre folle aventure aux points stratégiques de ce parcours de fous ?
imgp6576Oui, Monsieur le Président.
N'avez-vous pas, tous les soirs, organisé un apéritif après le repas contrevenant ainsi à toutes les bonnes traditions, tous les bons savoir-faire ?
Oui, Monsieur le Président
Ensuite n'avez-vous pas abandonné vos congénères tout au long du parcours ?
Oui, Monsieur le Président
Ne les avez-vous pas encouragés à goûter au petit déjeuner à la britannique ?
Oui, Monsieur le Président
N'ont-ils pas été conviés à prendre leur repas sous une tente ?
Oui, Monsieur le Présidentmannois-jusquau-chocolat.

Reconnaissez que vous n'avez pas beaucoup d'arguments pour votre défense !
Oui, Monsieur le Président.
Tout cela pour dire « Je suis allé au TT »
Oui Monsieur le Président. Mais sans vouloir vous offenser on prononce TiTi et non TéTé comme vous le faites et si possible avec un léger accent anglais.
Je vous dispense de vos remarques déplacées et, pour résumer, vous vous êtes comporté en chef de bande !
point-de-corde-en-vueAlors là, non ! Monsieur le Président, je ne peux pas vous laisser dire ça ! Chef, je ne suis pas chef ! Dans notre bande comme vous dites, on est tous chefs. C'est la démocratie directe. Vous ne pouvez pas savoir ce que c'est. Le soir, à l'apéritif que vous semblez tant décrier, on discute entre nous du programme du lendemain. On boit un verre, on discute et chacun choisit son programme du lendemain. Comme disait Tonton Georges, les copains d'abord. C'est ça la vie de notre bande.
Ça va, ça va, je ne vous appellerai plus chef. De toute façon, vous avez suffisamment de faits qui vous accablent. presque-une-aquarelleEspérons que les témoins que vous avez annoncés au tribunal sauront mieux vous défendre que vous ne l'avez fait vous-même.
La salle retenait son souffle. Comment le prévenu pourrait-il s'en sortir devant une telle accusation et aussi peu d'éléments pour sauver sa tête.
On fit venir le premier témoin de la défense.
Il déclina son identité, jura de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Il inspira fortement et sans se laisser intimider commença son intervention.
Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs les jurés, permettez-moi de revenir sur certains points de l'accusation.side-by-side Pendant la traversée entre Calais et Douvres, nous étions tous inquiets de savoir si nous serions à l'heure pour prendre la bateau à Liverpool. Alors l'accusé mérite plus notre reconnaissance et notre sympathie que vos critiques pour avoir trouvé les mots justes et le bon comportement pour que tout notre groupe ne panique pas trop. Il était bien sûr très inquiet, mais il s'est montré tout à fait à la hauteur et ses copains ont beaucoup apprécié. En plus, sur l'autoroute, il a conduit son groupe à travers l'Angleterre de la meilleure façon possible avec prudence et efficacité. Nous sommes même arrivés en avance sur la port pour l'embarquement pour l'IOM. Donc chapeau bas.
Très bien, mais que signifie IOM ?so-british
Ile Of Man. Là, où se déroule le TiTi, comme disent les connaisseurs !
Décidemment vous usez tous de la même ironie un peu facile. Faites entrer le deuxième témoin !
Ce témoin était d'une décontraction absolue et après les formalités d'usage se lança dans un long réquisitoire .... contre l'accusation.
Mesdames, Messieurs les jurés. Vous venez d'entendre Monsieur le Président. Si vous connaissez un peu l'ambiance du TT, vous aurez vite compris qu'il en parle comme un énarque cause de l'accouchement sans douleur. La pluie, le vent, le froid, l'autoroute en roulant à gauche, mais tout cela fait partie du contrat, tout cela fait partie du TT. C'est l'essence même du TT. Mesdames, Messieurs les jurés, un TT ça se mérite, il faut de la passion...
une-bire--ginger-hallAvant même qu'il n'achève son intervention et qu'un autre témoin ne fût appelé, tous avaient rejoint le prévenu et commençaient un plaidoyer faisant entendre leur voix dans un joyeux brouhaha, les arguments de défense fusant dans un magnifique désordre..
Oui c'est cela le TT : la passion et les copains, mais vous ne pouvez pas comprendre ce genre de choses, Monsieur le Président noyé que vous êtes dans vos codes civil, pénal, de procédure ....
Oui, on a peur pour ces compétiteurs, oui, on les retrouve au paddock, on discute avec eux, ils nous parlent de leur course, ils nous font rêver...
Vous verriez notre Kiki, arpentant ce paddock, connaissant tout le monde, les grands champions comme les nouveaux venus, vous verriez la P'tiote Estelle qui nous accueille comme si on était allé à l'école avec elle...
Et le soir, à cet apéro que vous avez dénigré, non seulement on boit un petit coup, mais en plus on coupe, on partage le saucisson, on découpe et on partage le fromage qui sent si bon que toutes les tentes avoisinantes en profitent, et on se chambre gentiment tout calfeutrés dans nos habits de motards. Même avec vos beaux habits rouges et noir, avec votre collerette blanche on vous accepterait ; nous on accepte tout le monde, attention, je n'ai pas dit n'importe qui (rire dans la salle). On ne sait plus qui est dentiste, qui est cordonnier, qui est retraité, en fait ; on le sait un peu mais on s'en fiche complètement. Vous comprenez ?
Avez-vous jamais passé une journée au bord de la route le temps d'une compétition ? Soit à Bungalow, soit à Glen Helen, soit n'importe où ailleurs, vous êtes pris par un vertige. Ce sont des extraterrestres qui vous émerveillent. On partage notre émotion avec le copain sur l'instant même et le soir au repas avec toute la bande comme vous nous appelez...
Ah, ces repas au Sulby !. On se gare dans la cour, pas besoin d'antivol sur la moto, on laisse son casque sur la selle et on retrouve les copains. Ce qu'on y trouve ce n'est pas qu'un repas mais beaucoup plus ; une ambiance. Les copains sont tous là, comme on dit « tout chauds bouillants » de ce qu'ils viennent de vivre. J'arrête, je vois bien que vous n'êtes pas dans la course...
Visiblement le Président n'apprécia pas ce jeu de mot et demanda à chacun de faire court, comprenant que les témoins retournaient les jurés un à un. Il suffisait william-dunlop--glen-helende lire dans leurs yeux. Au fur et à mesure des dépositions, ils étaient étonnés, ébahis, et petit à petit enthousiasmés, envieux presque jaloux de ne « pas être de la bande ».
Puisqu'on nous prive de parole, je ferai court. Pour nous tous le TT, c'est la joie de la jeunesse, c'est l'amour passionné partagé, c'est la vie en pleine liberté. N'avez-vous jamais gravi une côte à quelques 180 km./h et vous faire doubler par un plus téméraire que vous. Vous trouvez cela fou et absurde, vous avez certainement raison. Mais vivre : c'est aussi ce fun, cette adrénaline, consciemment et sagement acceptés. Je vous vois hocher du bonnet, mais n'est-ce pas plus sain, plus profitable à la santé mentale qu'une vie sédentaire enfermée dans des certitudes. Oui, Monsieur le Président, oui, Mesdames, Messieurs les jurés la vie est là au TT. On y croise toutes les nationalités, on se découvre, on se respecte, on s'apprécie. Oui, nous plaidons coupables, tous coupables de vouloir vivre libres ! Alors si vous condamnez notre Kiki adoré, vénéré, alors condamnez-nous tous. Et je vous le promets dès que nous aurons purgé notre peine, nous recommencerons et en plus, ne vous en déplaise, nous en emmènerons d'autres avec nous !!!!
Le Président n'en pouvait plus. Il remercia à contre cœur tous les témoins et demanda au prévenu s'il avait quelque chose à ajouter.
Le prévenu, se leva et dit simplement : « Oui, je recommencerai »
Ne contenant que difficilement son énervement le Président leva la séance. Le jury se réunit, le verdict fut rendu dans la soirée.
A la question : « Accordez-vous des circonstances atténuantes au prévenu » : il fut répondu à l'unanimité : Non
A la question : « Reconnaissez-vous le prévenu comme seul responsable » : il fut répondu : Non
A la question : « Le prévenu et les témoins ont-ils un comportement de bande » : il fut répondu à l'unanimité : oui
A la question : « Le prévenu et ses témoins-complices se sont-ils rendus coupables de méfaits » il fut répondu à l'unanimité : Non
Pour toutes ces raisons le non-lieu fut prononcé
A la proclamation du verdict : les joyeux compères offrirent un casque frappé du fameux Triskell au Président qui venait d'avaler son chapeau.